La Phénoménologie de l’esprit se compose de deux volumes. Ayant en main le premier, il faut que par raisonnement l’on comprenne qu’un second tome est nécessaire pour former la totalité de l’ouvrage. C’est-à-dire qu’à une première évidence, le constat d’un manque s’ajoute comme une négation à une affirmation première. Cette négation constitue une étape intermédiaire indispensable pour affirmer dans un troisième mouvement de la pensée une vérité simple : ce livre est composé de deux volumes. Ce mouvement de la pensée – thèse, antithèse, synthèse – c’est la dialectique. Et la dialectique, pour Hegel, c’est la réalité. Tout ce qui existe ne peut qu’être le produit d’une mécanique de l’esprit humain automotrice. Cela ne s’arrête en effet jamais car une réalité donnée s’inscrira toujours dans une historicité. Ainsi, il aura fallu de précédentes réalités avant que le livre puisse être pris en main (une bibliothèque, une librairie, un imprimeur, un éditeur, un auteur, les parents qui l’ont enfanté…). Le jeu des couleurs présent dans la photographie suggère que l’apparition du livre s’inscrit dans les étapes d’un tel processus. Orange, là où la main confère au livre une matérialité immédiate ; c’est la thèse. Bleu nuit, là où le second tome apparaît dans l’ombre pour nier que le premier suffise ; c’est l’antithèse. Bleu turquoise, là où la photo du livre pris en main semble flotter sur le fond d’une pensée éclairante ; c’est la synthèse. Et autour de cet ensemble, une nouvelle thèse orange se présente pour se soumettre à nouveau aux deux nuances bleues de la pensée dialectique. La photographie ne saisit bien sûr qu’un moment de ce mouvement perpétuel de l’esprit humain. Moment qui flotte sur un fond de couleur neutre qui serait vide de toute forme si une ombre révélatrice de l’être des choses ne venait le recouvrir. Tout ce qui est réel est forcément rationnel pour Hegel. Et la raison s’inscrit dans un processus évolutif, qui rend possible le progrès de l’intellect humain. Car au-dessus de la Raison il y a d’autres étages à grimper. Le niveau supérieur est celui de l’Esprit où l’on perçoit que les rationalités doivent s’organiser entre elles et c’est ainsi que la morale et le droit interviennent. Quelques marches encore et l’on atteint un étage supérieur où la Religion se déploie. Arrivé enfin tout en haut de l’édifice, l’on approche du Savoir Absolu, autrement dit le savoir du savoir. C’est là que l’on peut se prétendre supérieur aux philosophes des couches inférieures. Et l’on comprend pourquoi certains de ses condisciples le surnommaient malicieusement Absolutus von Hegelingen. D’autres philosophes, à l’instar de Karl Marx, ont pu reprocher à Hegel que ce goût du toujours plus haut s’inscrive dans une téléologie dont la nécessité n’était pas vraiment établie. Il reste que son travail a été une clé pour les portes que des générations de penseurs ont plus tard pu ouvrir. C’est aussi grâce à lui que cette photographie donne à voir davantage que le seul cliché d’une main présentant le premier tome du livre. >>> Back